La famille, carrefour de l’histoire

Par Marie-Christine Odent

Marie-Chrisitne Odent

La famille est une entité essentielle pour la construction émotionnelle, affective, psychique de la personne.

C’est un peu comme l’œuf qui va permettre à l’embryon de devenir un poussin avec toutes les ressources pour vivre et se développer dans notre monde.

Pour définir ce qu’est une famille, à cette époque agitée où ce concept est largement remis en question, je vais m’appuyer  sur la définition du Petit Larousse :

« Ensemble formé par le père, la mère et les enfants »

Il manque à mes yeux un élément essentiel qui va apparaître dans une 2ème définition du Petit Larousse :

« Ensemble de personnes qui ont des liens de parenté par le sang ou la filiation. »

Et donc, la famille que je vous propose, cet œuf qui va permettre au poussin de se former, s’établit sur 3 générations, comprenant les grands-parents.

Grand-parents

Au cœur de sa famille, dès sa conception, l’être humain va apprendre l’amour, se nourrir de toutes les relations qui existent, de tout ce qui s’éprouve et s’échange, consciemment et inconsciemment.

Jusqu’au jour où il cassera sa coquille, prêt à vivre dans la société en y reproduisant, actualisant, éprouvant toutes les émotions vécues dans l’enfance.

En général, en tant que thérapeute familial, quand on travaille sur la famille pour résoudre tel ou tel problème, on se cantonne à l’ensemble parents- enfants, sans tenir compte de ce que porte chacun du poids de ses ancêtres. Du coup on se retrouve très limité car on n’a pas accès à l’ensemble du paysage.

Chacun de nous est le fruit de sa lignée, héritant des ressources mais aussi des souffrances de ses ancêtres, héritant également dans certains cas, de la mission de rétablir un équilibre perdu, parfois des générations avant lui.

Laissez-moi vous donner un exemple :

A 30 ans, Marthe développe un tremblement incoercible de tous ses membres. Les médecins diagnostiquent un problème neurologique mais sans trop savoir comment le traiter, encore moins comment la guérir. Alors, elle va consulter un thérapeute qui pratique la psychogénéalogie. Ensemble, ils vont dessiner son génogramme, sorte d’arbre généalogique sur lequel sont notés les noms, prénoms, dates de naissance et de mort, métiers, maladies, accidents…

C’est ainsi qu’elle remonte à son arrière grand-mère maternelle (la mère de la mère de sa mère) : elle avait eu 4 enfants, 3 filles et 1 garçon ; et ce garçon ayant fait quelque chose de très grave est exclu de la famille par le père qui le renie. Quand son mari chasse ainsi leur fils, cette arrière grand-mère est prise de tremblements incoercibles qui vont durer des jours et des jours. Elle a 30 ans !!!

Le thérapeute de Marthe va, au cours d’une constellation familiale, redonner sa place au fils banni, lui faire réintégrer sa place familiale. Dans les jours qui suivent, les tremblements de Marthe diminuent de 90%.

Marthe est mon amie. Je l’ai connue avec et sans tremblements.

Son histoire familiale s’est reproduite à son insu ; le fait d’en prendre conscience lui a permis de ne plus vivre la vie de son aïeule et de se réapproprier sa propre vie.

Cette histoire nous montre que nous continuons la chaîne des générations, nous payons les dettes du passé, et tant qu’on n’a pas effacé l’ardoise, une loyauté invisible nous pousse à répéter, que nous le voulions ou non, que nous le sachions ou non, la situation agréable, ou l’événement traumatique, qui s’est produit un jour, dans notre lignée.

D’une certaine façon, nous sommes moins libres que nous le croyons, pour le meilleur et pour le pire. En quelque sorte, nous vivons prisonniers d’une invisible toile d’araignée, dont nous sommes aussi les maîtres d’œuvre.

La bonne nouvelle, c’est que nous pouvons reconquérir notre liberté et sortir de la répétition, en comprenant ce qui se passe et en réparant symboliquement les fautes commises.

Reprenons le cas de Marthe : son ancêtre avait enfreint une loi familiale essentielle qui veut que chacun a sa juste place dans la famille ; alors quand un membre de la famille a été exclu, expulsé, il se passe forcément que quelqu’un, plus tard, se sentira inconsciemment impliqué dans le destin de l’exclu.

En fait, il existe dans notre famille, sur plusieurs générations une force, qui nous pousse inexorablement à rechercher l’harmonie groupale, à rétablir l’équilibre collectif, un peu comme une âme collective. Cette âme dépasse de beaucoup l’individu.

On peut dire qu’à un certain niveau, nous ne sommes plus des individus séparés, nous nous rejoignons pour appartenir au système familial qui nous a engendrés.

Si au nom de la liberté je déroge aux règles qui maintiennent l’équilibre de ma famille depuis des générations, je dois savoir qu’en aucun cas je ne pourrai me soustraire, et soustraire mes descendants,  à un nécessaire rééquilibrage – éventuellement très violent – de ce détournement.

Pour revenir au cas de Marthe, même si l’exclusion d’un membre semble justifiée d’un point de vue rationnel, la conscience de clan ne le tolèrera pas et elle poussera la famille à réagir comme s’il s’était produit une injustice qu’elle devra « expier » ou réparer.

Et, pour que tout rentre dans l’ordre, il faudra impérativement que celui qui a été exclu retrouve sa place, au besoin sous la forme d’un substitut. C’est ce qui s’est passé pour Marthe au cours de la constellation familiale avec son thérapeute.

Il faut savoir que les taoïstes chinois mesurent un destin sur 9 générations et la Bible sur 4 générations auxquelles les « fautes » des pères sont obligatoirement transmises.

En fait, toute la pensée chinoise, amérindienne, africaine, toute la pensée australienne sont ouvertes au transgénérationnel.

On réalise aujourd’hui que la psychanalyse transgénérationnelle était déjà magistralement esquissée dans la Bible.

En Occident, nous avançons peu à peu dans cette direction.

Freud écrivait déjà, dans Totem et tabou : « Nous postulons l’existence d’une âme collective, et qu’un sentiment se transmettrait de génération en génération se rattachant à une faute dont les hommes n’ont plus conscience et le moindre souvenir »

Jung, quant à lui, parle d’inconscient transmis de génération en génération, un inconscient collectif qui nous travaille.

Dans les années 70, Françoise Dolto a été la 1ère analyste à dire que la psychose devait se réfléchir sur 3 générations. Elle a posé le problème de la transmission transgénérationnelle de conflits non résolus (haines, vengeances) de secrets non-dits, de morts prématurées, de personnes exclues de l’univers familial.

Depuis, de nombreux thérapeutes se sont penchés sur la transmission intergénérationnelle, leurs recherches ont abouti sur des analyses de plus en plus fines de ce qui se transmet, comment ça se transmet,  et surtout comment travailler avec un matériau d’une telle richesse pour alléger et libérer les vivants.

Des livres ont été écrits. Par exemple, « Aïe mes aïeux » de Anne Ancelin Schützenberger, thérapeute et inventeur du mot « psychogénéalogie ».

Il y a aussi Bert Hellinger qui a écrit pas moins de 64 livres : prêtre, il a été d’abord missionnaire en Afrique du Sud, 15 ans et puis psychanalyste, qui a inventé sa propre méthode : la constellation familiale. Son principe est extrêmement simple :

Dans une salle comprenant environ 20 personnes, le patient exprime sa problématique au thérapeute : « Je ne m’entends pas avec mon fils, je rêve de tuer tout le monde, je suis malade,… » Le thérapeute demande ensuite au patient de choisir dans l’assistance des représentants de membres de sa famille et de les placer dans l’espace. Le client désigne aussi un représentant pour lui. Ensuite, il s’assoit et observe le phénomène.

C’est à ce moment que la magie opère. Les représentants sont des médias et ils deviennent le personnage : ils peuvent être perturbés, être remplis de colère envers une personne qui se trouve en face d’eux, avoir chaud, froid ou trembler comme des feuilles, se mettre à pleurer, à parler. Chaque participant décrit ce qu’il ressent, il peut avoir des hallucinations visuelles ou auditives, entendre un mot, des cloches…

L’animateur va ressentir ce qui se passe, il modifie la position des participants jusqu’à ce que chacun se sente bien ; il rétablit ainsi l’énergie et l’ordre de la famille ; à la fin, il remet le client dans sa nouvelle configuration.

Aujourd’hui, âgé de presque 90 ans, Bert Hellinger tient des propos qui ne sont pas toujours politiquement corrects. Il parle d’ « honorer ses père et mère », de « respect pour les anciens » et surtout de « communication d’âme à âme » ; or l’âme, on le sait, n’existe pas pour la science. Il n’empêche que les constellations familiales révèlent d’une manière extraordinairement simple et poignante la façon dont nous sommes inconsciemment ligotés à notre famille et Bert Hellinger propose une façon radicalement inédite de nous libérer sans nous détacher.

Il y a enfin Alexandro Jodorowsky, psychothérapeute, écrivain et je voudrais lui laisser le mot de la fin :

« Votre famille est un arbre généalogique à l’intérieur de vous. Cet arbre n’est pas du passé. Il est tout à fait vivant et présent, à l’intérieur de chacun de nous. L’arbre vit en moi. Je suis l’arbre. Je suis toute ma famille. On me touche la jambe droite et papa se met à parler, l’épaule gauche et voilà grand-mère qui gémit. Quand je m’enfonce dans mon passé, j’entre aussi dans celui de mes parents et des ancêtres. Nous n’avons pas de problèmes individuels : toute la famille est en jeu. »

Et il termine par cette réflexion :

« Dans chacun de vos ancêtres, il y a un Bouddha qui dort : si vous voulez vous éveiller, travaillez à hisser votre arbre généalogique entier au niveau de sa bouddhéité. »

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