La famille : cellule fondamentale de la société

par Sabine Bourgeat

Sabine Bourgeat

La relation aux grands-parents, détenteurs de vérités familiales

Il est significatif que l’on aborde un atelier à la question du rôle et de l’importance des aïeux au sein de nos familles et de la société. Classés « inutiles » parce que retraités dans nos contrées occidentales, les personnes âgées apparaissent certainement aux yeux des plus jeunes comme de simples conservateurs de traditions désuètes, agrippées au passé, nostalgiques. Parfois aussi comme une terre d’asile lorsque, trop occupés à en vouloir à nos parents de leurs erreurs, nous cherchons un soutien et du réconfort auprès d’eux. Car eux, sont les seuls être vivants à ce jour à avoir vu nos parents enfants, adolescents, bref, « jeunes »… On attend d’eux qu’ils soient plus objectifs, désintéressés que nos parents, encombrés quant à eux par les attentes qu’ils ont nourries à notre égard. Que ces attentes aient été comblées ou déçues.

Une zone-tampon ou « espace de dédramatisation » entre les parents et les enfants…

« Souviens-toi », pourraient dire nos grands-parents, « ce que tu étais au même âge que tes enfants… ». Lorsque des parents sont confrontés à l’incompréhension face à leur progéniture, ou à une mauvaise communication avec elle, quand communication il y a, les grands-parents font office de témoins : lors de conflits avec leurs enfants, les parents qui ne sont pas encore orphelins ont la possibilité de se tourner envers les leurs, pour y chercher un regard « objectif », dépassionné. Quand ils consultent leurs propres parents  au sujet de leurs enfants, un nouvel angle de vision est offert. De parent-tuteur, au-dessus des enfants, faisant autorité sur eux en exerçant un certain pouvoir (celui de l’autorité parentale), nous nous retrouvons dans la position de nos propres enfants. Nous redevenons des « enfants », c’est-à-dire ceux de nos parents. Ce sont eux qui portent un regard sur nous, parents. Ils peuvent témoigner de ce que les parents ont été eux-mêmes enfants, oublieux de leur propre jeunesse depuis qu’ils sont devenus des chefs de famille inquiets. C’est avec étonnement qu’il nous arrive souvent d’entendre nos grands-parents raconter les démêlés qu’ils ont eus avec nos parents lorsque ces derniers ont été jeunes… Les enfants voient alors leurs parents sous un tout autre angle, moins « parfaits », moins « forts », ou tout simplement différents de l’image un peu « figée » que nous nous en faisons. Nos parents nous apparaissent alors comme des personnes, avant que d’avoir été des parents ou des « tyrans » à nos yeux…

Le livre des histoires familiales, détenteur de secrets

Avant que nous ayons fait un réflexe de placer nos aïeuls dans des maisons de retraite, ces derniers ont toujours été les dépositaires – voulus ou non – d’histoires de famille : secrets verrouillés, non-dits, « linge sale », ou blessures affectives non cicatrisées. Le judaïsme enseigne dès notre plus jeune âge cette vérité pourtant universelle, que les énigmes familiales, les conflits avec nos parents sont à dénouer par le biais de questionnements des parents de nos parents sur leurs drames personnels, souvent inconnus de nous…  Marc-Alain Ouaknin nous invite à réfléchir, plutôt qu’à les figer, sur les Dix Commandements (« paroles » en hébreu). Dans son ouvrage Les Dix Commandements (2003), il rend un bel hommage – bien qu’indirect, aux grands-parents ou aïeux. Quand il est dit dans la Genèse, « tu honoreras ton père et ta mère », il y est question de la juste distance à trouver entre nos parents et nous : ni trop proches, ni trop éloignés. Pourquoi ?

Parce que la clé de compréhension de notre vie réside dans notre degré de conscience à l’égard de notre relation avec nos parents. Et parce que ce degré de conscience-là réside dans le questionnement de nos grands-parents au sujet de nos parents, quand ces derniers sont dans l’incapacité de s’analyser ou éventuellement dans le refus de le faire (l’inconscience, la peur, la douleur, la colère, etc., peuvent les réduire au silence). Trop proches de nos parents, nous risquons, par compassion, loyauté, nous identifier à leur souffrance et voir notre propre projet de vie lésé. Trop distants, nous nous ôtons l’opportunité de comprendre notre problématique familiale en ne pouvant les interroger. D’où l’importance de nos grands-parents, qui sont le maillon, le relais de cette transmission quand elle a été brouillée.

Le psychanalyste Daniel Sibony traduit d’une manière assez humoristique ce verste sur nos relations à nos parents : littéralement, l’hébreu dirait ici – " lourd ton père, lourde ta mère ". Ouaknin s’interroge : " Qu’est-ce que “lourder” son père et sa mère ? C’est donner suffisamment de poids à leur histoire pour ne pas avoir à la répéter. "En respectant son parent pour ce qu’il est, en prenant en compte son histoire sans nécessairement vouloir réparer ce qui n’y a pas été accompli. Une proposition commune à la Bible et à la psychanalyse pour échapper à la névrose. En hébreu, ke av, " comme le père ", est le même mot que quéev, la " souffrance ". " A partir du moment où l’on est dans l’imitation du père, on est dans une douleur existentielle."

S’inspirant de l’Œdipe de Sophocle, Ouaknin développe ce concept : "Au moment où Œdipe tue Laïos, tous deux se croisent au carrefour de trois routes, dans un “Y” qui évoque le sexe de la femme. Le père (par l’acte sexuel) et le fils (lors de sa naissance) empruntent le sexe maternel, explique Ouaknin. Et il y a inceste lorsque l’enfant emprunte le même chemin dans le même sens que le père. […] L’éducation juste d’un enfant, c’est l’aider à trouver son propre chemin, le sens de sa vie."

C’est la raison pour laquelle les grands-parents, en rétablissant une vérité familiale enfouie, peuvent libérer parents et enfants d’un inceste psychologique, d’un « lien incestuel » qui prive les enfants de leur propre projet de vie, gardé « en otage » en quelque sorte, par le secret familial qui peut lier/enchaîner nos aînés. La psychanalyse nous a fait découvrir le poids qu’occupe le secret dans une relation, tout particulièrement dans le cadre d’un lien vertical de parents à enfants. Le secret, le non-dit, ne sont pas « rien », mais un silence pesant, qui porte un poids et bloque une communication vivante, saine, entre membres d’une même famille.

Le « regard de l’ange » sur notre famille et sur le fonctionnement de notre société

Si je devais donner un petit témoignage, petit en apparence, de mes grands-parents paternels (que j’ai côtoyés de plus près et plus longuement), ce serait celui-là :

- mon grand-père, ancien colonel et prisonnier de guerre en 39-45, ayant réchappé de la mort moult fois, que ce soit en civil ou en uniforme, devenu aveugle après avoir attrapé une mauvaise typhoïde en Indochine, avait acquis la sagesse et la philosophie de vie du saint homme qui n’avait pas conscience d’en être un. Comme tous les humbles. Profondément croyant, il voyait mieux que quiconque dans le cœur de ses proches, évidemment à notre insu. Alors que ma grand-mère – à qui je ressemblais en tous points, sans en être encore consciente - faisait preuve d’un autoritarisme inégalé, qui m’était réservé, alors que j’étais l’une de ses nombreuses petites-filles, (mais la seule à lui tenir  tête, toutes deux d’un caractère « sanguin »), je subis un jour une critique publique de mon apparence d’adolescente « délurée » devant mon grand-père aveugle, qui ne m’avait jamais vue avec ses yeux depuis mon enfance. Alors que je me torturais, la gorge nouée, les yeux vitreux, à l’idée d’avoir été déchue dans l’opinion de mon grand-père adoré, ne ressemblant en rien à l’image que ma grand-mère avait de moi, disposant de plus de « libertés » qu’elle au même âge, je m’ouvris à lui lors de nos promenades bras dessus bras dessous. Il m’a écoutée, derrière ses lunettes noires, en tenant fermement sa canne pendant que nous marchions, ne disant rien. Il souriait. Puis me dit : « Tu sais…je connais ta grand-mère ! Je sais bien que tu n’es pas comme ça… C’est ce que j’appelle, retiens bien ça : la philosophie du malentendu ! Toujours elle qui fâche le monde ! » J’ai malheureusement négligé le poids de cette parole, pendant des années. Il est le 1er être à m’avoir protégée de son non-jugement, cet espace libre, vierge de toute chaîne, où on se sent si aimée... Peut-être aussi, outre ses qualités propres, parce que n’étant pas mon père, ni responsable de mon évolution, il nourrissait moins d’attentes, dans le plus pur désintéressement.

- Quant à ma grand-mère, elle aura été pour moi l’exemple d’une femme forte, qui a élevé 5 enfants seule pendant la guerre, mon grand-père ayant passé ces années en captivité (parfois sans nouvelles de lui, tous le croyaient mort).  Un 6ème enfant a été conçu au retour de mon grand-père à la Libération. Avec peu de ressources matérielles, elle aura su élever sa famille à la campagne, les nourrir suffisamment malgré les privations, et être la maîtresse d’école de ses enfants jusqu’à la 6ème, le temps que la guerre finisse… Je ne sais plus dans quel contexte, nos conflits s’étant totalement apaisés une fois adulte, elle me confia un jour : « Dans un couple ma p’tite-fille, il faut savoir mettre un bœuf sur sa langue ». Horrifiée par cette horrible soumission dont elle venait de me faire l’éloge, j’en ai gardé l’idée que les femmes n’avaient pour ainsi dire qu’un droit : celui de se taire, pour ne pas contrarier son conjoint… Ce n’est que bien plus tard parfois, que résonnent au bon moment certaines paroles de nos aïeux.

L’art du non-jugement, le respect de la subjectivité de l’autre, et l’art du compromis…, autant de valeurs dont on n’entend bien peu parler aujourd’hui. Aujourd’hui où le droit-de-l’hommisme n’entend plus que « le droit à », et non plus le devoir, ni quelque compte à rendre que ce soit. De ce point de vue, les grands-parents sont le regard de l’ange sur notre société contemporaine, que plus aucun témoin ne semble regarder, où tout est normal, permis, du moment que c’est inédit, au nom de la nouveauté et du progrès. Nos grands-parents, ceux des autres aussi, sont notre garde-fou. Jusqu’à ce qu’une certaine idéologie, consumériste et utilitariste, jeuniste, nous ait poussés à porter sur nos aïeux un regard méprisant. Coupables de nous regarder vivre, là où nous n’en sommes pas fiers ? Il aura peut-être fallu attendre que cette même idéologie s’attaque plus explicitement à la famille actuellement, pour que nos cœurs bondissent suffisamment pour que nous nous levions, et défendions la Source d’où nous venons !

Pour l’aimer, la chérir, et non plus pour la parquer dans des mouroirs.

Pour ne pas nous abrutir tout à fait en ne nous donnant que du plaisir sans nous donner de mal.

Pour nous rappeler que nous devons relever les gens au lieu de leur marcher dessus.

Pour apprendre à accepter notre âge, et la destination de notre courte existence, de manière à être tellement sûrs de qui nous sommes, que nous n’avons plus d’efforts à faire pour paraître.

Pour, vieux à notre tour, nous dire que nous aurons vécus conscients, que nous avons tout comme eux fait notre travail de transmission, et qu’après, advienne que pourra…

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