Intervention de Mme Souad Sbai, journaliste et professeur, anciennement au parlement italien et, depuis 1997, présidente de la "communauté des femmes marocaines en Italie".

Mme Souad SbaiAlors que nous nous trouvons ici en ce lieu, nous devons constater que pour nous les femmes, la rhétorique du XVIIe siècle des droits humains a failli. Dans les pays où l’Islam radical domine, des millions de femmes n’ont pas accès aux droits que nous considérons indispensables. Ici en Europe, au contraire, dans « la fuite en avant » vers l’invention de « nouveaux droits », nous avons oublié les droits fondamentaux : combien de femmes en Europe n’ont pas la possibilité de choisir entre être mère ou travailler ?

La dure réalité est que, a force de dégager l’idée de « droits humains » de la société, nous en avons fait  une espèce d’entité métaphysique. Notre société se dit laïque  mais beaucoup d’entre nous pensons qu’elle doit s’appuyer sur un credo,  celui des « droits humains », lequel, sans une base sociale et juridique solide, n’est rien d’autre que l’énième religion. D’Etat, cette fois.

La dure réalité est faite de questions concrètes et de nombres : comme ce 47-49% de femmes qui, dans le monde musulman ne participe pas à l’éducation et à la vie sociale parce qu’elles sont recluses et séparées. Le paradoxe de ce nombre est que dans les pays européens où l’immigration est plus forte, très souvent, un sens malentendu de « respect » vers la tradition des autres a fait en sorte que les immigrées provenant de nations comme le Maroc – où les femmes en ce moment connaissent une saison de droits, instruction et ouverture – en Europe, elles sont contraintes à être rétro par rapport à leurs compatriotes restées dans leur pays. Elles sont prisonnières de leur micro-communauté où le patrimoine de l’oppression est encore fort. Ceci est toléré par nos états par peur qu’une prise de position ferme puisse être cataloguée  de « racisme ».

Un nouveau paradigme est donc nécessaire, qui prévoit la critique radicale du modèle de développement conçu en Europe et celui qui est suivi, au contraire, dans plusieurs pays de la rive sud de la Méditerranée. Dans les pays européens le capitalisme libéraliste considère la femme comme un facteur productif et un consommateur, oubliant que la nature fondamentale du féminin est maternelle. Les politiques sociales mêmes des Etats Européens ont plus la tendance à sauvegarder la fonction productive de la femme que celle reproductrice. Pour l’idéologie dominante en Europe, il est fondamental en effet qu’une femme soit intégrée dans le Marché, non qu’elle soit heureuse et se réalise suivant ses propres aspirations. Si une femme veut être mère, pour le capitalisme libéraliste, c’est un « mal nécessaire » auquel on réagit en fournissant un « minimum syndical » de rétributions publiques (ou mieux encore, privées… ) comme les crèches et les subventions afin que la femme-fonction productrice et la femme-consommatrice puisse se détacher le moins possible de son utilité de marché.

Pouvons-nous appeler tout cela un respect de la dignité humaine ?

Le modèle de développement des pays de la rive sud de la Méditerranée – sauf des exemples épisodiques comme le Maroc, la Tunisie ou la Syrie, bien qu’elle subisse depuis cinq ans une guerre civile épouvantable conduite par des forces réactionnaires et fondamentalistes – a plus d’ombre que de lumière. Là où les mouvements radicaux, comme les Frères Musulmans, ont un impact sur la société, nous assistons à une attaque contre les droits humains et l’émancipation féminine conduite de manière systématique et aux effets durables. Il suffit de penser à la lutte sans pitié que ces radicalismes conduisent contre l’éducation et les arts, coupables selon eux de consentir aux individus une pensée critique. Les filles sont les premières victimes d’un système qui considère des ennemis, l’étude et l’éducation.

Mais le problème de la lutte contre la pensée critique est quelque chose que doivent se poser sérieusement aussi les Etats européens où l’aplatissement culturel, accompagné par surcroit de lois qui introduisent pour la première fois depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, les infractions d’opinion qui posent une menace sérieuse à la capacité des citoyens des nations européennes de pouvoir vraiment interpréter le monde qui les entoure. Tous les droits humains proclamés sur tous les papiers rédigés depuis 1789 jusqu’à nos jours, ne servent à rien si l’individu n’a pas de conscience de soi suffisante pour les comprendre, les faire siens et agir en synergie avec les concitoyens  de manière à ce que, de déclarations sur le papier, elles deviennent, à travers l’action sociale concrète , une réalité vive et efficace. Les femmes des nations européennes doivent donc acquérir la forte conscience de représenter l’exacte moitié de leur société, une moitié à laquelle la nature a conféré de graves responsabilités – la maternité avant tout – desquelles, toujours par nature, dérivent des droits contraignants pour tous les membres de la société, femmes et hommes en parfaite égalité.

Dans cette optique, un nouveau paradigme d’interprétation des droits humains devient la clé pour affronter les challenges que nous pose la dialectique entre les deux rives de la Méditerranée et l’immigration en Europe. L’intégration est possible pour ceux qui,  entrant dans une société, en partagent les valeurs non négociables. Mais il n’est pas dit que les valeurs non négociables doivent être aussi des valeurs absolues et valables pour tous les peuples et les civilisations, après des millénaires d’histoire et de destins différents. C’est pourquoi le sens critique avec lequel une société est en mesure de s’interpréter elle-même est fondamental pour affronter l’autre, même quand celle-ci ne partage pas certaines valeurs. Dans ce cas, même s’il ne sera pas possible de s’intégrer, il sera toujours possible de se confronter chacun à partir de sa propre position mais sans agression réciproque. Probablement, aussi avec un échange plus profitable d’enrichissement culturel, vrai et réel, pas celui proposé par certaines narrations irréalistes qui chantent les louanges du « métisse ».

En conclusion, réfléchir sur les droits humains et les femmes, nous ouvre de nouvelles perspectives.  Avec sa nature exclusive double d’individu et de génératrice de nouveaux individus,  la femme justement, est la clé pour comprendre l’essence sociale et collective des droits humains : les droits humains n’existent pas sans une société consciente, dotée de sens critique et donc de la volonté de rendre ces droits réels et efficaces. La conscience et le sens critique sont à leur tour la clé pour affronter et se confronter avec les autres sociétés, pour comprendre où l’intégration est possible et où, au contraire, il est juste de poursuivre la voie de la coexistence et de la compréhension réciproque dans la diversité. Le rôle de la femme dans ce processus est impératif. Pour que ce soient des femmes, des femmes vraies et non des nombres et des fonctions productives de statistiques de marché.

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