Une éducation aux valeurs communes, pilier de l'avenir.

Mme Hennicot-Schoepges, Ancienne Présidente du Parlement du Luxembourg


Mme Hennicot-SchoepgesLe titre de mon intervention en dessine la trame: l'éducation aux valeurs communes  sera le pilier sur lequel pourra se construire un avenir commun. Les événements de cette dernière semaine prouvent la fragilité de la construction de l'UE. Essayons d'être positives et optimistes, chaque crise est aussi une chance pour mieux avancer dans la bonne direction.A condition toutefois d'avoir évalué les défauts, les manquements et les améliorations à apporter au système.

Dans un monde globalisé le retour aux états Nations est un leurre, Ce ne sera pas non plus une Union rétrécie aux seuls intérêts économiques qui assurera la stabilité et la paix. Or les travaux de l'UE ont trait  principalement aux règles de concurrence qui concernent l'économie et les finances. Les principes de la libre circulation des biens et des personnes ont apporté aux citoyens un très grand avantage, toutefois les fermetures de frontières face à l'afflux de réfugiés et de migrants démontrent la précarité de ce principe.

Lors de la création de l'Union, en présence des ruines de la deuxième Guerre mondiale, l'atmosphère  pour une meilleure coopération, et même, comme disait Robert Schuman pour une autorité supranationale, était propice. Ne pas seulement coaliser des états, mais unir  des citoyens, voilà sa devise. Aujourd'hui les crises aux frontières de l'UE provoquent la peur de l'autre et le refus du partage. Nous avons bien coalisé les états, mais l'union des citoyens n'est pas encore accomplie.

Et les frontières extérieures auraient mérité une démarche commune dès la création de l'agence Frontex, en amont de l'afflux massif de réfugiés et de migrants, c'est à dire dès 2004. L'Italie, la Grèce et l'Espagne ont dû se débrouiller seuls, pendant de longues années avec l'afflux de migrants en provenance de l'Afrique. L'agence Frontex, créée pour surveiller les frontières et les transporteurs,  était sous équipée, le concept de "frontière extérieure" n'a pas trouvé sa contrepartie en solidarité.

Les valeurs communes, si bien décrites dans le traité, et son préambule, auxquels ont adhéré les 28 pays membres, ne retrouvent plus l'enthousiasme des pères fondateur. Elles représentent cependant le plus grand acquis juridique de l'humanité, de quoi en être fiers. L'union économique avance, avec une réglementation parfois déroutante, défendant parfois davantage les intérêts des multi nationales que ceux des travailleurs.
La volonté de progresser tous ensemble vers un espace commun de sécurité et de justice est en recul.

Comment engager, face à ces égoïsmes une société civile en attente,  société hélas, de plus en plus sans repères, et de moins en moins préparée aux principes énoncés dans les textes communs?

L'Union Européenne a été très ambitieuse dans sa Charte des droits fondamentaux, avec cet idéal de tolérance et d'acceptation, de chaque citoyen, dans le respect de sa dignité, indépendant de son appartenance idéologique. "Les héritages culturels, religieux et humanistes de l'Europe", tels qu'énoncés dans le Préambule du traité risquent de ne plus être perçus comme des fondements communs.

Jeune de 70 ans seulement, l'histoire de l'UE puisait sa force dans la spiritualité des siècles précédents, dont témoignent les écrivains, les œuvres d'art, les musiciens des 28 pays membre. L'amour du prochain, le pardon à l'ennemi, était bien à la table de négociation de Robert Schuman et de Konrad Adenauer.

Réapprendre cette histoire, non pas avec l'énumération des victoires militaires des uns, qui sont les échecs des autres, mais en tenant compte de l'acquis commun, voilà une mission pour l'éducation des jeunes et des moins jeunes.   

Le Conseil de l'Europe a retenu dans ses conclusions de l'année du dialogue des cultures, une priorité pour un enseignement de l'histoire qui tiendrait compte de celle du pays voisin. Une telle démarche commune avait trouvé un écho dans un manuel franco allemand, édité en 2006, projet pilote, resté malheureusement unique en son genre jusqu'à présent. Soumise aux changements de la société, à la globalisation et à la digitalisation, l'éducation reste un pilier de la société. Les compétences communes de l'UE sont cependant limitées, l'art.165 des traités exclut toute harmonisation des dispositions législatives et réglementaires des Etats Membres.

La notion de famille, havre de paix, pour les très jeunes et les vieux ne peut plus être considérée comme un modèle unique. Les législations sur le mariage ont été soumises à des changements fondamentaux dans certains pays, obligeant les services juridiques de l'UE à   prévoir des passerelles pour agencer les droits et devoirs d'un pays à l'autre.

L'acceptation de la culture de chacun, en respectant la législation propre à chaque nation, nous met à la croisée du chemin. Le débat sur l'Islam fait partie des réflexions sur ces changements profonds. Le droit des femmes, de son indépendance, de son autonomie, qui serait en contradiction avec des principes religieux, l'évolution de l'éducation en famille, cet éclatement de la vie familiale, exige notre engagement pour les valeurs que nous avons acceptées comme les nôtres.

Devenue chose publique, l'éducation est-elle encore à la hauteur des capacités des êtres humains? Mendelssohn, qui compose à l'âge de 17 ans le "Songe d'une nuit d'été", Mozart, serait-il devenu le génie sans l'éducation de son père, ou même Alexandre le Grand, qui à dix-huit ans a conquis un empire, se sont épanouis, bien avant l'âge de la fin de la scolarité obligatoire. Certes notre époque fait fi à tous les systèmes scolaires, si nous considérons les réussites d'un Steve Jobs inventeur de l'ordinateur sans avoir été un universitaire chevronné.

La plus grande déviation s'est infiltrée dans les textes de l'UE avec le terme de l'Employabilité. L'éducation publique, productrice de main d'œuvre, n'est-elle pas réduite au bourrage de crâne, à la concurrence, à force de tests européens, axés sur des normes limitées, sans prendre en compte la diversité des différents systèmes ?

Certes la révolution technologique s'est imposée avec force et conviction, désormais on n'apprend plus à écrire à la main, mais à l'ordinateur, comme en Finlande à partir de la prochaine rentrée scolaire.

L'ancien idéal de la Bildung a été soumis aux exigences du tout économique. La laïcisation a relégué l'enseignement des religions aux institutions privées. Nous sommes maintenant en présence de grandes lacunes de savoir sur ce que professent les différentes religions, qui sont désormais reléguées au domaine privé dans de nombreux pays.

La cohésion recherchée ne sera cependant pas atteinte, sans la compréhension de l'autre. Et cette compréhension passe aussi par le multilinguisme. L'UE a bien fait des efforts pour le promouvoir, avec un succès relatif. Une étude publiée en 2006 par le département thématique des politiques structurelles et de cohésion du Parlement Européen  a prouvé que le développement du langage chez le jeune enfant a décelé les avantages du bilinguisme précoce. Voilà une piste à suivre, à condition de faire confiance aux capacités des enfants, dès l'enseignement fondamental. Que de temps perdu s'il n'est pas tenu compte de leurs talents et de leurs capacités dès la scolarisation fondamentale!

Une autre étude faite à Berlin, dans le quartier Kreutzberg à forte population immigrée, sur des classes de l'enseignement fondamental pendant 6 ans, les élèves pratiquant un instrument de musique tous les jours ont eu de meilleures performances  cognitives et comportementales que ceux qui n'avaient qu'une heure d'enseignement musical par semaine. La musique, langage commun, sans équivoque, est fédératrice. Quel pauvre débat actuellement pour la survie de l'Orchestre des Jeunes de l'UE! Un projet pilote pour accorder une année supplémentaire à cet orchestre  ne suffira pas, il faudra sauver le projet et en faire un vrai outil commun pour le rapprochement des citoyens. L'Hymne  des Européens est l'appel à la fraternité universelle, le poème de Friedrich Schiller mis en musique par Ludwig van Beethoven il y a plus de deux siècles. Y a-t-il plus beau message?

De nombreux programmes européens de coopération entre les écoles et entre les élèves ont été initiés. Ils apportent certainement à ceux qui ont la chance d'y participer une autre vision de l'Union Européenne.   

Les Universités ont été engagées dans l'effort commun avec le, processus de Bologne. Le passage de l'une à l'autre, aurait dû devenir plus facile par  la reconnaissance commune de crédits pour les résultats scolaires. A deux ans du 20e anniversaire de la signature à Bologne une évaluation des résultats serait de mise.

Le libre passage d'un pays à l'autre connait bien des entraves, avec des quotas d'admission selon les nationalités des étudiants récemment appliqués, pour endiguer leur afflux. Sous financées, les universités luttent contre ce nivellement, qui risque de leur enlever leur titre de noblesse, à savoir l'excellence de leur enseignement et de leur recherche.

Le projet Erasmus, autre vrai projet  commun, lancé il y a 28 ans, crée une distorsion entre les étudiants qui sont capables de financer eux-mêmes une année d'études supplémentaires. L'endettement des étudiants et le chômage accru des universitaires risque de compromettre l'avenir de tant de jeunes.
 
L'enseignement ne concerne pas seulement les jeunes issus de l'école publique, la fracture numérique a atteinte les couches d'âge qui était à la base de la construction de UE. L'information globale et la rapidité de la communication  créent  de nouvelles exclusions. Et à un moment où les offres d'éducation en ligne se positionnent comme véritable alternative, la fracture concerne aussi ceux qui vivent dans des lieux sans réseau informatique.

Le défi lancé au 21e siècle est cette fracture culturelle au sein de l'Union Européenne et entre l'Orient et l'Occident. Les religions et leur interprétation, ne devraient plus s'ériger en instruments de séparation et de pouvoir.  

L'éducation prépare à la vie en communauté. Avant toute chose elle doit communiquer la confiance, l'amour de soi et du prochain, le respect des richesses de cette terre et le partage avec ceux qui sont dans le besoin. Ces attitudes s'apprennent dès le plus jeune âge. Les failles se répercutent sur la société de demain. Les laissés pour compte, qui souffrent de déracinement, de l'absence de chaleur familiale et de repères spirituels sont mal préparés aux défis d'une Union qui affronte l'heure de vérité, et qui doit prouver par un engagement ferme sa foi en ses valeurs.

Cet apprentissage ne se décrète pas, ni dans des lois, ni dans les manuels scolaires. La chaleur humaine passe par les hommes et les femmes qui s'occupent des jeunes enfants, à la maison dans les familles. Ce temps investi n'est pas calculé en de valeur économique, ses produits n'apparaissent pas PIB, et pourtant ce sont des investissements à long terme et de plus-value certaine.


 

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